Tarik Chebli | Biographie

Dans les tableaux de Tarik Chebli il y a des animaux – des papillons, des poissons, des oiseaux, et quelques singes. Il y a aussi des végétaux – des herbes folles, des plantes drues et des fleurs. Tout cela grouille dans les épaisseurs de la peinture, dans les empâtements, les chaos de taches, les marbrures polychromes. Les formes animales et végétales naissent de celles qu’ont produites diverses opérations aléatoires : jets de matières plus ou moins fluides, agglomérations de pâtes épaisses, intrications de traces raclées, frottées. De prime abord, le tableau peut apparaître comme le résultat d’un exercice jouissif, celui qui consiste à triturer des substances colorées pour y voir naître des formes involontaires, potentiellement fleurs ou oiseaux. Toutefois la formation de ce monde vivant ne consiste pas seulement à convertir des accidents de matière en des figures : certains poissons, certains oiseaux, certaines corolles de fleurs ont été dessinés et colorés consciencieusement, plaqués sur la surface, dans une sorte d’indifférence aux irrégularités du support qui les accueille. Cette manière de faire, délicate et candide, contrebalance la confiance que cette peinture semble accorder aux effets d’une manipulation impulsive des matières. Et c’est un rôle analogue que jouent des éléments d’un autre type encore : ce sont les empâtements et les mélanges fluides qui ne sont pas devenus animaux ou végétaux, qui n’ont pas acquis le statut de formes nommables et qui demeurent masses lourdes aux teintes saturées, zones embuées et blafardes, comme pour freiner la peinture dans ses excès de lyrisme.

Dans les tableaux de Tarik Chebli il y a donc des tensions, des discordances. Cette peinture qui balance entre un plaisir de la matérialité et une application à reproduire des figures est équivoque. Elle semble exprimer une vitalité animale et végétale comme saisie sur le vif ; et elle aussi un espace saturé, un monde trop plein, bourdonnant, étouffant, comme si cette idée de nature était une construction fantasmatique, le produit d’images et de souvenirs lointains.

© Pascale Borrel

 


Démarche artistique

Je suis fasciné par l’étrangeté et le mystère de la Nature. On lui découvre tous les jours des fonctionnalités toujours plus surprenantes les unes que les autres. Il y a quelque chose d’infini dans les secrets et la diversité de la Nature. Cela me rassure, je me sens bien dans les environnements sauvages. J’ai perdu ma mère à l’âge de neuf ans et on m’a dit qu’il ne fallait pas s’inquiéter car je la reverrais un jour. J’ai donc grandi avec l’espérance que cela arrive. Dans un monde de plus en plus rationalisé, ce n’est pas facile d’avoir la foi (Je ne suis pas un peintre théosophique ou quelque chose de ce genre, je n’ai pas de message religieux à faire passer ). Notre époque est celle du « désenchantement du 1 monde » de Max Weber. Les phénomènes qui étaient jadis expliqués par la magie divine sont maintenant expliqués par la science. Aujourd’hui il n’est pas sérieux de parler de croyances, notamment dans le domaine de l’art. Peindre cette nature vierge, inhabitable, inaccessible, incontrôlable est un peu comme un rejet de l’homme de plus en plus rationnel qui ne croit plus en la magie depuis longtemps. Notre société ne veut plus laisser de place aux imprévus, au hasard qui donne son charme à la vie. Avec la technologie,on tend vers une société de total contrôle,le risque, l’inconnu fait peur, pourtant, moi, j’aime la peur du non-contrôle, je ressens un manque de mysticisme dans ma vie et je trouve mon bonheur dans ce qui semble inexplicable, inatteignable. C’est donc la représentation de ces données inconnues et énigmatiques, que je tente de peindre. Je ne veux pas que mes peintures renvoient à notre quotidien, jamais je ne peins l’Homme ou ses constructions, je veux que mes peintures donnent à penser une contrée lointaine, vierge, qui ne figure sur aucune carte. Petit, je faisais des « crises » et je fuguais, je m’enfuyais en courant le plus vite possible, et, quand personne n’arrivait à me rattraper, c’est toujours à proximité d’un petit bout de nature que je m’arrêtais, exténué. Les problèmes, les soucis, les contingences humaines paraissent si insignifiants quand on observe une colonie de fourmis. La nature a sa vie à elle, elle évolue en permanence de façon autonome en parallèle du monde des Hommes,se plonger dans son monde est comme l’étude de quelque chose d’autre, de supérieur, c’est comme une coupure, un repos, un refuge par rapport à notre vie en société.

Dans la série Luxure, je peins un monde végétal et insectoïde avec le plus d’espèces rares, peu connues et étranges possibles comme pour montrer l’infinie diversité de la nature. L’accumulation d’éléments donne une apparence chaotique au tableau, mais si le tableau est réussi, les éléments se retrouvent équilibrés dans la composition, comme unis en un seul mouvement, à l’instar d’un fragile écosystème d’apparence chaotique, mais qui en réalité, est parfaitement ordonné. Les effets de brumes apportent un côté effrayant, étouffant, on ne sait pas ce qui se cache derrière, l’homme n’a pas sa place ici. Il en est de même pour mon autre série sur les fonds-marins. Quoi de plus mystérieux que les abîmes, qui sont synonymes de secrets, de ténèbres et d’immensités ? Les abysses sont pour moi une représentation de l’inaccessible, de l’infini, d’ailleurs en grec ancien « abyssos » signifie « sans fond ». Évoquer cette vie secrète en peinture est un réel plaisir car ces créatures sont très mal connues, nous n’en avons jamais touché, nous ne pouvons qu’imaginer leurs textures gélatineuses, visqueuses ou rugueuses, on découvre de nouvelles espèces aux apparences improbables à chaque nouvelle plongé dans les profondeurs, ainsi dans mes peintures, une forme étrange, abstraite, accidentelle, pourrait bien être la représentation d’une espèce encore inconnue.

L’utilisation du hasard dans ma pratique résulte du fait que je remarque que les choses faites sans volonté sont bien meilleures, bien plus belles que les autres faites de façon concertée. Je trouve cela ironique, comme s’il était inutile et même contre-productif de vouloir contrôler ce qui se passe. J’aime déverser de la peinture liquide sur une toile au sol, parfois par litres, elle vient se faufiler dans les épaisseurs de la matière, quand sur son chemin elle rencontre de l’acrylique encore humide elle se mélange avec, quand elle rencontre de l’eau, elle se dilue dedans, quand elle recouvre de la peinture sèche, les couleurs se fusionnent, quand elle sèche sur une surface blanche,le relief est de couleur éclatante et est mis en évidence par les creux plus foncés où le liquide a stagné. Ce qui est surprenant c’est que plus le geste est insensé, plus les effets ont une chance d’être intéressants. Cela peut aussi être des raclures, des jets de peintures, coups de chiffon, coups de marteau, de couteau, déchirer la toile, la brûler, la couvrir de différentes substances. Le but est d’essayer des combinaisons de procédés toujours différents afin de ne pas avoir la maîtrise et de laisser une place aux surprises. J’alterne des phases pulsionnelles avec des phases concertées à intention figuratives, parfois pendant des mois. Les différentes façons de peindre vont ainsi se mélanger,s’alimenter l’une l’autre. On pourra voir des éléments faits en une fraction de seconde de façon violente et spontanée qui jouxtent des éléments faits au pinceau, en un temps plus long, avec précision et délicatesse. Les éléments figuratifs transmettent un sens aux éléments abstraits, une raclure ou une agglomération de peinture fera penser à de la végétation si un papillon vient se poser dessus. A l’inverse, les éléments abstraits transmettent aux éléments figuratifs les sensations rétiniennes qu’ils provoquent chez le regardeur, dû à la force du geste retranscrit, à leurs couleurs, à leurs formes et à leurs matérialités étranges. Certaines créatures sont cachées, partiellement figurés, et ne se repèrent qu’après une plus ou moins longue observation, c’est ce qui, selon Odilon Redon, apporte du mystère au tableau :« Le sens du mystère c’est d’être tout le temps dans l’équivoque, dans les double, triple aspects, des soupçons d’aspect (images dans images), formes qui vont être, ou qui le seront selon l’état d’esprit du regardeur. Toutes choses plus que suggestives, puisqu’elles apparaissent ». 2 Ma peinture oscille entre le plaisir de la manipulation de matières et celui de la reproduction de figures, je recherche une certaine beauté, celle des tensions, des discordances, celle de la peinture acrylique plastique devenue substance organique.


 

Formation

2012-2018 Master recherche en arts plastiques
Rennes Université Rennes2

2011-2012 Mise à niveau arts appliqués
Nantes École Pivaut

2011 Baccalauréat général série économique et social
Nantes Lycée Notre Dame

Concours

2015 1er prix concours peinture du Crous Bretagne
2015 2eme prix concours des beaux arts

Expositions

2018 Enter Art Foundation, Gerichtshöfe Wedding, Berlin

2018 Jeunes artistes émergents, galerie Akié Arichi, Paris, France

2017 Kiss Kiss Bang Bang, galerie Arts et Essais, Rennes, France

2017 Jeunes artistes émergents, galerie Akié Arichi, Paris, France

2016 Hibiscus, galerie Arts et Essais, Rennes, France

2016 Salle de la Salorgne, Guerche de Bretagne, France

2015 Dashop galerie, Bordeaux, France

2015 Exposition d’art d’Ernée, France

2014 Nature Acide, Galerie de la salle bleue, Cancale, France

 

Née à Nantes le 18 septembre 1993.